Quand le courant ne passe pas

Dépoussiérage

Les deux prochains articles (en fait, un gros article que nous avons découpé en deux) ont été ébauchés il y a plusieurs mois, avant même notre arrivée en Russie. Nous les avions remisés au placard, ne sachant pas trop si ça valait le coup de parler de ça au risque de plomber un peu l’ambiance… Mais après tout, les expériences fâcheuses font aussi parti du voyage. Et puis, ce n’est pas comme si nous avions les tonnes d’articles sous le coude, alors autant publier ceux qui sont déjà en stock.

 

Ça commençait bien !

Etre hébergé chez l’habitant, c’est souvent l’occasion de passer d’excellents moments, avec même quelques fois de fabuleuses rencontres à la clé. Plus rarement, mais ça arrive forcément, le courant passe moins bien. Et il y a des cas, qui font heureusement figure d’exception, où le courant n’est pas passé du tout.

Nous venions d’arriver chez ce couple au premier abord très sympathique. Dès notre arrivée, ils nous ont offert un café et conseillé de nous relaxer un peu avant d’aller prendre une douche. Ils nous accueillaient dans leur maison pour la nuit, dans un lit confortable. Notre hôte avait voyagé à vélo dans une belle panoplie de pays, dont certains aujourd’hui inaccessibles (Syrie, Afghanistan, Pakistan, Israël, Jordanie…). De belles histoires en perspective ! Tout se présentait sous les meilleurs auspices. L’illusion n’a pas duré très longtemps…

Nous terminions à peine notre tasse de café lorsque l’homme, que nous appellerons « truc » pour préserver son anonymat, nous dit sur le ton de la conversation :

« There’s a lot of moroccan in the neighborhood. And, you know, those people are all criminals ».

Littéralement :
« Il y a beaucoup de marocains dans le voisinage. Et, vous savez, ces gens-là sont tous des criminels».



(les mouches volent)

On est resté comme deux ronds de flan, espérant avoir mal compris. Café terminé, il était l’heure de la douche. Dès qu’on s’est retrouvé seuls, j’ai posé la question qu’Emilie voulait justement me poser.

Oui, nous avions bien entendu la même chose.

 

On fait quoi, maintenant ?

On se casse d’ici et on va planter la tente dans ce « dangereux voisinage » ? Nous n’avons pas osé. C’est nul, mais on a choisi la facilité et le confort. Après la douche, nous avons décidé d’y retourner en restant tout poli. Après tout, ce n’était peut-être pas ce qu’il avait vraiment voulu dire… Au pire, nous tenterons de changer de sujet si ça dérape à nouveau. Quoi faire d’autre ?

Niveau dérapages, nous n’avons pas été déçus. Retour auprès de « truc » :

« Et vos enfants, que font-ils dans la vie ? »

« Mon fils est dans l’armée de l’air. En ce moment, il est en Irak. Ça lui arrive de larguer des bombes. De temps en temps, il y a des pertes civiles. Mais bon, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. »

Il était tout fier. A se demander s’il ne tentait pas de nous provoquer pour voir notre réaction. Mais ce fut un tel sketch toute la soirée que c’est peu probable. Cerise sur le gâteau : « truc » est le genre de personne qui parle beaucoup mais n’écoute absolument pas ses interlocuteurs. Pas moyen d’en placer une sans qu’il te coupe la parole, ou qu’il reprenne là où il était en ignorant complètement ton intervention. Un bonheur. Notre façon de voyager n’est pas la bonne. Nos sacoches sont bien trop chargées et nous devrions faire beaucoup plus de kilomètres par jour. Quand Emilie s’est retrouvée seule avec sa femme, elle lui a avoué que l’unique objectif de « truc » était d’enchainer les kilomètres et de dire « je l’ai fait ». Il se fout pas mal de la culture locale et rencontrer les gens ne l’intéresse pas. Il est là pour faire du vélo, point barre. Tous les deux ans, il part seul quelques semaines dans un pays différent. Pourtant selon lui, une seule destination vaut le déplacement : les Etats-Unis.

 

Une grande ouverture d’esprit

Ce qu’il retient de tous ses voyages ? Dans « certains pays », nous dit-il avec dédain, « ces gens » ne vivent pas comme nous. Il parvenait « heureusement » à trouver de la nourriture occidentale à peu près partout. Et il a cru bon de nous rassurer : la plupart du temps, il n’y a aucun souci à se faire pour nos vélos ou nos affaires. Excepté bien sûr dans les pays musulmans.

Le bonhomme commençait à sévèrement nous plaire Ça faisait déjà un moment que nous n’écoutions que d’une oreille, vu l’intérêt très limité de son discours. De toute façon, notre avis lui passait à 15 000 au-dessus de la tête. Mais là, nous avons trouvé une brêche.

Vous vous êtes souvent fait volé dans vos voyages ?

Non, jamais.

De l’argent ou autre chose ?

Rien.

Même pas dans les pays musulmans ?

Non, mais quand même, ces endroits ne sont pas sûrs.

Ah.

Une mini-victoire dans une soirée sans intérêt. Après le dîner, nous n’avions qu’une envie : aller nous coucher et repartir au petit matin sans demander notre reste. Mais « truc » a insisté pour nous montrer des photos de son voyage en Russie. Je ne supporte pas de voir la bande-annonce avant de regarder un film, et j’ai prétexté avoir beaucoup à faire sur le site internet… en laissant lâchement Emilie se coltiner seule la séance photo.

Est-il nécessaire de préciser que ses talents de photographe étaient aussi développés que son ouverture d’esprit ?

Nous avons écourté le supplice dans la mesure du possible. Le lendemain matin, lorsqu’il a commencé à confier à Emilie que quand même, il regrettait le bon vieux temps où les femmes restait à leur place, à la maison à faire la popote, le ménage et élever les gosses en attendant sagement que leur mari rentre du boulot… Elle lui a répondu d’un ton qui n’encourageait pas à la réplique qu’elle ne pouvait pas lui laisser dire ça et qu’il était largement temps pour nous de plier sacoches.

 

Une fois, pas deux !

« Truc » nous a ouvert sa porte, offert à manger, une douche, un lit… Nous n’avons pas pu lui faire comprendre, même poliment, que son discours raciste et misogyne nous sortait par les yeux. Qu’il n’y avait peut-être pas qu’une seule manière de voyager qui vaille le coup. Qu’il n’y avait pas de quoi être fier des « exploits » de son rejeton. La plupart de ses propos nous paraissaient complètement délirants et à l’opposé de nos valeurs. C’était clairement un cas désespéré. Nous n’avons jamais été dans son sens. Pourtant on s’en ait voulu, de ne pas avoir su réagir de façon appropriée. De le laisser dire des conneries grosses comme lui sans presque rien dire.

De retour sur nos vélos, nous avons eu le temps d’en discuter longuement. Nous nous sommes mis d’accord pour qu’à l’avenir, nous ne laissions pas passer de pareils propos sans au moins exposer notre point de vue, quitte à finir sous la tente. Ça tombe bien parce que dès l’Europe du Nord, nous avons pris part à quelques discussions croustillantes…

  2 Commentaires

  1. Sophie   •  

    Voilà et « les cons ça osent tout, c’est à cela qu’on les reconnait! »
    Donc vive les cons et surtout qu’ils restent à leur place…….voilà voilà……Mais le con est sournois …….et parfois on est cerné par les cons!
    Bref vive vous.
    Love mum.

  2. Louisette et Charles   •  

    Hello les Karoucho’s,
    Nobody’s perfect !
    My name is nobody !
    Brassens chantait : quand on est con, on est con !
    Eh oui, quand on voyage il est parfois difficile d’avaler sa salive mais, heureusement, les rencontres merveilleuses au regard des quelques « déboires » sont celles dont les souvenirs restent alors que les autres ne sont que des « anecdotes ».
    Bonne journée et bonne continuation.

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